11/06/2015

Plus de 30 personnes tuées, des centaines de blessés et d’arrestations en plus de plus de 120.000 exilés essentiellement au Rwanda, en Tanzanie et en RD Congo. C’est de bilan de 5 semaines de manifestations dans les rues de Bujumbura, la capitale burundaise contre la 3ème candidature du Président Pierre Nkurunziza à l’élection présidentielle du 26 juin prochain. Les policiers, parfois aidés des jeunes Imbonerakure (membres du CNDD-FDD, le parti présidentiel) répriment violemment les manifestants à coup de gaz lacrymogènes et même de balles réelles. Les manifestants, eux recourent aux pierres et brûlent des pneus pour tenter d’atteindre le centre-ville de Bujumbura. « Nous resterons dans la rue au risque d’y laisser notre vie, tant que Peter (comme on l’appelle) n’aura pas retiré sa candidature. Ou alors, il va régner sur des cendres ou sur des cadavres », s’emporte un jeune manifestant de la commune urbaine de Musaga devenue l’épicentre de la contestation.

De leur côté, les leaders de l’opposition politique et de la société civile qui ont organisé ces manifestations depuis l’annonce de cette candidature, le 25 avril dernier conseillent d’identifier les policiers et Imbonerakure qui tuent et de collecter des preuves en attendant que la justice nationale ou internationale se saisisse de ces dossiers.

Un contentieux politique et juridique

En vue de légitimer la candidature de Pierre Nkurunziza, des sénateurs issus du CNDD-FDD ont saisi la Cour Constitutionnelle pour interpréter les articles 96 et 302 de la Constitution qui portent sur les mandats présidentiels et sur lesquels s’appuient les contestataires de cette 3ème candidature. La Cour leur donnera raison, jugeant cette candidature légale. Mais, le vice-président de cette Cour prendra l’exil sans signer sur un arrêt qu’il qualifie de « violation flagrante de la loi » pendant que 3 autres de ses collègues auraient subi des menaces de mort pour ne pas « humilier » le Président. La Cour Constitutionnelle du Burundi est composée de 7 membres. « Ces gens ne pouvaient faire autrement, étant eux-mêmes nommés par le Président », dira Dr Jean Minani, opposant politique et Président du parti Frodebu Nyakuri.

L’article 96 de la Constitution prévoit que le premier Président post-transition (la transition correspond aux années 2001 à 2005) est exceptionnellement élu par les deux chambres du parlement réunies en congrès. Le législateur jugeait, en effet impossible d’aller battre campagne en provinces et voter au suffrage universel direct avant la fin effective de la guerre civile. C’est dans ce contexte que Pierre Nkurunziza avait pris son premier mandat, le 26 août 2005 avant de le renouveler en 2010 (cette fois-là au suffrage universel direct). Pour ses proches, le 1er mandat ne doit pas entrer en ligne de compte, arguant que l’article 302 de la Constitution prévoit que le chef de l’Etat « est élu au suffrage universel direct pour un mandat de 5 ans renouvelable une seule fois ».

Quant aux contestataires de cette candidature, ils estiment qu’il ne faut pas confondre le mandat avec le mode d’élection. En plus, ils fondent leur argumentaire sur le prescrit de l’Accord de paix d’Arusha signé en août 2000 pour mettre fin à une longue et dévastatrice guerre civile. Cet Accord repris dans le Préambule de la Constitution votée par référendum en 2005 stipule que « Nul ne peut diriger le pays pendant plus de 10 ans ». Rappelons que le Président Pierre Nkurunziza avait tenté de faire modifier la Constitution en 2014, sans succès, faute d’avoir la majorité requise au Parlement. « Le problème posé est plus politique que juridique. Et se faire élire pour un 3ème mandat sera pour le Président actuel un saut dans l’inconnu », a estimé l’ancien Chef de l’Etat Pierre Buyoya, négociateur et signataire de l’Accord d’Arusha.

Proteste in Burundi
Manifestants qui bloquent une rue pendant les protestes à Bujumbura

Un dialogue de sourds

La radicalisation des positions des uns et des autres prend en otage le processus électoral qui prévoyait, entre autres des élections communales le 26 mai dernier et la prestation de serment du Président élu, le 26 août prochain. Les Nations-Unies, l’Union Africaine, la Communauté des Etats de l’Afrique de l’Est (EAC) et les partenaires bilatéraux du Burundi ont tenté de jouer les bons offices, sans succès car chaque partie campe sur ses positions. Certains ont ensuite suspendu leurs appuis financiers en faveur du pays et surtout de son processus électoral. Un dialogue de sourds s’installe. Et pourtant, l’Accord d’Arusha pour la paix et la réconciliation au Burundi avait institué le dialogue et la concertation comme un nouveau mode de gouvernement.

Par deux fois, les Chefs d’Etats de l’EAC (dont le Burundi est membre) se sont retrouvés en sommet à Dar-Es-Salaam en Tanzanie pour tenter de résoudre la crise burundaise, sans beaucoup de résultats. La première fois, le 13 mai dernier, un sommet avait tourné en fiasco suite à un coup d’Etat avorté. Il était mené par le Général Major Godefroy Niyombare, ancien Chef d’Etat-Major Général de l’armée. Cet officier réputé intègre avait été par après nommé chef des renseignements par le Président Nkurunziza avant d’être dans la suite, renvoyé pour lui avoir déconseillé la 3ème candidature. Ancien rebelle hutu, il avait combattu, aux maquis aux côtés de Pierre Nkurunziza.

Des hommes en uniformes avaient profité de la tentative de putsch pour détruire les médias indépendants. L‘essentiel des journalistes de ces médias craignant pour leur sécurité sont aujourd’hui en exil ou cachés. De fait, la population se retrouve privée d’information équilibrée et confinée dans la peur suite aux rumeurs. Et pourtant, l’armée et la police nationales créées avec l’intégration des anciens rebelles hutus avaient aidé à stabiliser le pays durant une dizaine d’années.

Le deuxième sommet tenu le 31 mai dernier n’a pas vu la participation du principal intéressé, Pierre Nkurunziza et du Président Rwandais Paul Kagame (dont le pays reçoit l’essentiel du contingent de réfugiés). Les principales recommandations issues de ce sommet sont le report des élections d’au moins un mois et demi, la libération des manifestants détenus ainsi que le désarmement des milices qui sèment la mort et la désolation. Le gouvernement burundais se dit satisfait de ces recommandations car « le principe de souveraineté des Etats a été respecté ». De leur côté, les politiciens et acteurs de la société civile opposés à la 3ème candidature estiment que le sommet a accouché d’une souris pour n’avoir pas osé s’attaquer à la question cruciale de la candidature de Pierre Nkurunziza qui est à l’origine de la crise actuelle. Ainsi, ont-ils décidé de relancer les manifestations avec beaucoup de vigueur et de détermination.