24/11/2015

Onsephore Ndayirorere, 40 ans, visage ridé par l’agressivité de la vie marche titubant dans une avenue de Mutakura « le quartier rebelle », presque vide d’habitants. Près de 60 pour cent de ces derniers ont fui la traque des policiers. « Ils recherchent les insurgés, opposés au 3ème mandat du Président Pierre Nkurunziza. Avant, la fatidique annonce de la 3ème candidature du Président, on vivait mieux », se souvient-il. « Le malheur ne vient jamais seul, même mon commerce tourne mal, depuis le début de la crise et j’ai manqué de moyens pour faire comme les autres, c’est-à-dire, aller m’installer ailleurs, avec ma femme et mes trois enfants », ajoute-t-il. Dans ce quartier hier populaire du Nord de Bujumbura, on compte chaque jour au moins deux morts, suite à la confrontation entre les policiers armés jusqu’aux dents et les jeunes opposés au « 3ème mandat ».

Depuis l’annonce, le 25 avril de la 3ème candidature du Président Pierre Nkurunziza, plus de 200.000 burundais ont quitté le pays. Ils fuient l’instabilité politique et la violence consécutive au processus électoral tant contesté. Selon le Haut Commissariat des Nations-Unies pour les Réfugiés (HCR), ils ont essentiellement trouvé refuge en Tanzanie, au Rwanda, en Ouganda et en RD Congo. Le mois de juillet ayant connu l’élection présidentielle a connu un pic, avec plus de 65.000 nouveaux départs. Le pays connait une violence sans précédent, marquée par des assassinats ciblés surtout dans les quartiers de Bujumbura contestataires du 3ème mandat du Président Pierre Nkurunziza (Cibitoke, Jabe, Musaga et Nyakabiga). A ce jour, des centaines d’habitants ont été emportés par la violence et des cadavres sont découverts, presque tous les matins dans les rues de la capitale Bujumbura.

Les survivants essaient par tous les moyens de trouver où se cacher. « J’ai vendu une de nos deux maisons pour installer ma femme et mes quatre enfants à Kigali, au Rwanda. Je préfère rester seul dans ce pays. Et si la crise perdurait, je n’hésiterais pas à vendre même la deuxième maison car la survie de ma famille compte avant tout. », explique un commerçant âgé de 58 ans, obligé de supporter la cherté de la vie à Kigali.  Pour la plupart, les parents préfèrent rester au pays et travailler pour faire vivre les enfants, dont la plupart fréquentent des écoles rwandaises. De leur côté, les moins nantis se trouvent dans des camps de réfugiés, dont celui de Mahama au Rwanda ou ailleurs en Ouganda, en Tanzanie ou en RD Congo.

Ein Flüchtlingslager an der Grenze
Un camp de réfugiés à la frontière du Rwanda.

Franchir la frontière ou aller partout ailleurs

Les habitants des provinces périphériques n’hésitent pas à franchir la frontière, sans même se munir des documents de voyage délivrés par les services de la PAFE (Police de l’Air, des Frontières et des Etrangers). C’est le cas de ceux de Makamba au Sud et Kirundo au Nord du Burundi. «J’ai quitté ma commune de Mabanda en province Makamba pour rejoindre les miens à Kigoma en Tanzanie. Les jeunes Imbonerakure du parti CNDD-FDD au pouvoir, les seuls habilités à vivre paisiblement au Burundi nous taxaient d’être opposés au 3ème mandat et menaçaient de nous tuer », témoigne un jeune homme, ayant brutalement abandonné ses études pour sauver sa peau. A défaut de franchir les frontières du pays, certains citadins quittent la ville de Bujumbura afin de trouver refuge à l’intérieur du pays. Du coup, les quartiers contestataires se vident. « Avec ce mois d’octobre, j’ai décidé de me relocaliser avec ma famille à Mwaro (centre du pays). Mes enfants ne supportaient plus des tirs automatiques et le lancement de grenades de toutes les nuits à Cibitoke », indique Claude Hamenyimana, père de famille.

D’autres changent de quartiers pour s’installer dans des coins plus paisibles mais chers, tels Kinindo, Rohero, Gihosha, Kigobe. « J’ai dû passer de 300.000 (180 Euro) à 500.000Fbu (300 Euro) de loyer. Je ne pouvais déménager vers l’intérieur du pays, au risque de perdre mon emploi », explique un fonctionnaire onusien. D’autres encore bougent à l’intérieur des quartiers, à la recherche des coins moins risqués. Ainsi, les périphéries se vident au profit des centres. C’est le cas de Musaga et de Nyakabiga, où les rues sont vides, surtout le soir et ne laissent passer que des véhicules remplis de policiers armés de mitrailleuses et de roquettes. Ce qui tétanise la population environnante. Les célibataires, eux n’hésitent pas à s’installer souvent dans des hôtels, pendant que certaines familles préfèrent même se dispatcher pour ne pas périr en même temps.

Et pourtant, le gouvernement burundais estime que la sécurité règne à 98 pour cent dans le pays. Selon le ministre de la sécurité publique Alain Guillaume Bunyoni, juste une partie des zones Ngagara et Cibitoke reste confrontée à quelques défis sécuritaires. C’est pourquoi, le gouvernement appelle ses citoyens à retourner chez eux. Certains qui y avaient cru étaient retournés, en juillet dernier, avant de fuir encore, avec l’escalade de la violence post-électorale. « Ces gens ont érigé le mensonge en mode de gouvernement », s’emporte l’un d’entre eux, déçu.

Vivre dans la précarité

Parmi les réfugiés, le HCR estime qu’il ya plus d’enfants et d'adolescents de moins de 18 ans que d’adultes. Cette organisation onusienne projette à près de 320.000 le nombre de réfugiés à la fin de l'année. Pour faire face à cet afflux, il réclame des bailleurs de fonds internationaux une aide de plus de 300 millions de dollars USD. Pour l'instant, moins d’un quart de ce montant lui a déjà été accordé. Les réfugiés dans les camps tanzaniens sont exposés au choléra. La maladie a déjà tué plus de 30 personnes, selon l’UNICEF. Pareil au Rwanda : la propagation du choléra, de la toux et d’autres maladies est liée à la surpopulation dans les camps (surtout celui de Mahama) et au manque d’eau potable. Et pour avoir à manger, la plupart des réfugiés en Tanzanie travaillent dans les champs des Tanzaniens afin d’avoir deux ou trois kilogrammes de grains de maïs par jour.

Même les déplacés internes peinent à trouver où se loger et de quoi subvenir à leurs besoins. Ils sont souvent une charge supplémentaire pour leur famille, souvent déjà très pauvre. « Les membres de notre famille restés à Bujumbura s’organisent, cotisent et nous achètent à manger. Depuis que nous avons quitté Jabe, c’est eux qui paient également le loyer », indique Numérien Bavimbere, 50 ans révolus et père de six enfants. Lui et sa famille ont trouvé refuge à Gitega, au centre du pays. Mais, il se demande jusque quand il va tenir le coup. Même ceux qui sont restés dans les quartiers affectés par la violence ont souvent perdu leur emploi et ne peuvent plus subvenir non plus à leurs besoins. De plus, les commerces et les entreprises privées ont presque toutes fermé, après s’être débarrassées de leur personnel. Du coup, leurs familles déplacées ou pas vivent dans la précarité.

A. G, réfugié de longue date en Tanzanie regrette que durant plus d’une cinquantaine d’années, le Burundi fait la danse de « deux pas en avant et trois pas en arrière ». « Depuis notre indépendance en 1962, nous ne connaissons que la violence et le cortège de malheurs qui l’accompagne. On tue, on se venge, il y a l’exil, la pauvreté et aucun espoir de retourner au pays natal. Certains d’entre nous ne connaissent même pas le Burundi car nés et grandis en Tanzanie », résume-t-il. Mais, selon un opposant, tout n’est pas perdu car le gouvernement devra accepter de négocier avec eux pour un avenir commun. « La menace de l’Union Européenne de suspendre l’aide budgétaire évaluée à 52% en plus des défis sécuritaires vont amener le gouvernement à négocier avec nous, même au sujet de ce 3ème mandat illégal. Je reste convaincu qu’en février 2016, tout sera réglé et qu’on aura un gouvernement de transition », pense-t-il.