21/09/2016
Traduit par Konstantin Meisel

Les burundais devraient apprendre à respecter la parole donnée pour nous éviter de revenir toujours à la case départ. Ils étaient ici en 2000 et ils y retournent pour discuter sur une matière qu’ils avaient définitivement vidée, s’emporte, le 12 juillet un tanzanien membre de l’équipe de médiation initiée par l’EAC pour mettre fin à la crise politique et électorale que le Burundi connait depuis 2015. Présent lui aussi ce jour à Arusha pour le dialogue devant désamorcer cette crise, l’ancien Président Domitien Ndayizeye (de 2003 à 2005) s’était également dit frustré. « J’ai du mal à contenir ma peine en tant que négociateur de cet Accord, de la Constitution de 2005, président de la période de transition et organisateur des élections de 2005. Mais, tout n’est pas perdu », avait-il tempéré.

Ce 12 Juillet, les deux parties en conflit étaient censées s’assoir autour d'une même table pour mettre fin au contentieux qui les divise. Mais, le gouvernement avait refusé de s'asseoir avec les opposants en exil réunis au sein du CNARED (Conseil National pour le respect de l’Accord d’Arusha pour la Paix et la Réconciliation au Burundi et de l’Etat de Droit), les accusant de tentative de coup d’Etat, le 13 Mai 2015. De leur côté, ces  opposants estimaient que c’est plutôt le Président Pierre Nkurunziza qui a opéré un putsch contre l’Accord d’Arusha et la Constitution, les deux textes interdisant un troisième mandat.

En effet, le Burundi connaît une profonde crise politique ponctuée d’actes de violence et d’assassinats ciblés depuis Avril 2015, suite à la candidature et à la réélection contestée du Président Pierre Nkurunziza à un troisième mandat. Près de 500 personnes ont déjà été tuées et près de 300.000 autres réfugiées. « En limitant à deux les mandats présidentiels, l’Accord d’Arusha nous évitait des présidents qui s’éternisent au pouvoir et favorisait l’alternance politique », rappelle Sylvestre Ntibantunganya, ancien chef de l’Etat en exil et négociateur d’Arusha.

Cet accord avait été âprement négocié et signé le 28 Août 2000 grâce à la médiation de Nelson Mandela pour mettre fin à une dizaine d’années de guerre civile. Cette dernière avait éclaté suite à l’assassinat du premier Président démocratiquement élu Melchior Ndadaye, en 1993. Arusha avait permis l’intégration des anciens  rebelles dans les corps de défense et de sécurité et l’organisation des élections générales de 2005 que le CNDD-FDD de Pierre Nkurunziza avait remportées.

La limitation des mandats et les quotas ethniques remis en jeu

L’Accord d’Arusha pour la Paix et la Réconciliation au Burundi est considéré comme le socle de la paix, de la sécurité,  de la réconciliation et de la reconstruction au Burundi. Mais, au sein du parti CNDD-FDD au pouvoir et ses partis et organisations alliés, l’on réclame la révision des mandats présidentiels et des quotas ethniques institués par Arusha. « Le système de quotas ethniques institutionnalisé par l’Accord d’Arusha est injuste, tue l’économie et accentue la pauvreté », avait estimé en 2013 un député du parti au pouvoir, sans expliquer pourquoi. Une année plus tard, l’Assemblée Nationale, à forte dominante CNDD-FDD avait tenté sans succès de modifier la Constitution pour permettre au Président de rempiler pour un troisième mandat mais aussi pour « adapter les quotas ethniques à la situation réelle » : 85% de hutus et 15% de tutsis. Les pays amis et les organisations internationales ont toujours conseillé de respecter cet Accord, sans succès.

Or, pour le partage du pouvoir, la Constitution inspirée de l’Accord d’Arusha prévoit des quotas ethniques : au niveau de l’administration publique, 60% et 40% (Hutu-Tutsi) ; 50%-50% dans les corps de défense et de sécurité ; 67%-33% (Hutu-Tutsi) dans l’administration communale ; 50%-50% au sénat ; 3 Twa à l’Assemblée Nationale et au Sénat et au moins 30% de femmes dans les différentes institutions. Cet équilibre était un gage de la stabilité politique du pays et avait notamment permis ca création d’une armée et d’une police multiethniques (en fusionnant celles qui existaient et les anciens mouvements rebelles). Il a également permis l’organisation des élections libres et démocratiques en 2005 et en 2010.

Tendance à l’ « ethnisation » d’un conflit fondamentalement politique

Pour justifier le 3ème mandat, le Chef de l’Etat et ses acolytes ont fait une lecture biaisée de la Constitution et une confusion délibérée entre le mandat et le mode d’élection, arguant que le premier mandat (de 2005 à 2010) où le Président avait été élu par les deux chambres du parlement  réunies en Congrès ne doit pas entrer en ligne de compte. N’étant pas d’accord avec cette interprétation erronée de la loi fondamentale, le vice-président de cette cour Sylvère Nimpagaritse avait fui le pays, tout en dénonçant les pressions et intimidations exercées par le pouvoir. Pour Domitien Ndayizeye, Arusha avait notamment prévu que sa modification doit réunir un consensus des acteurs politiques.​

En plus, devant un problème politique qui crève les yeux, le pouvoir caresse la corde ethnique, croyant s’allier la majorité hutue. C’est pourquoi, il s’est investi dans une propagande anti-tutsie, rappelant sans cesse que les quartiers et régions contestataires du 3ème mandat du Président Nkurunziza sont à forte dominante tutsis. Par ailleurs, il diffuse en boucle sur la télévision nationale des communiques du parti au pouvoir qui remettent en exergue une « volonté de rééditer les massacres des hutus de 1972 et 1988 par ceux- là mêmes qui ont tué le Président Melchior Ndadaye en 1993 mais qui restent impunis ».  

Pour Léonidas Hatungimana, ex porte-parole du Président Nkurunziza et aujourd’hui frondeur du parti au pouvoir, la crise Burundaise a été causée par la volonté d’un homme de s’éterniser au pouvoir, en foulant aux pieds la limitation à deux des mandats présidentiels prévue dans l’Accord d’Arusha et reprise dans la Cconstitution.  « Il faut dédramatiser le débat car ceux qui combattent le troisième mandat sont avant tout des hutus : Léonard Nyangoma, Domitien Ndayizeye, Sylvestre Ntibantunganya, Léonidas Hatungimana, Charles Nditije, Jean Minani,….», fait remarquer un acteur de la société civile. Pour lui, la crise actuelle a plutôt  prouvé que l’essentiel des burundais ne s’enferment plus dans des ghettos ethniques.