20/11/2015

Box d'info

Est-ce que notre pensée est influencée par notre langue? Est-ce que je pense différemment qu’un Anglais ou une Sénégalaise? Les discussions sur ce thème posent une des plus grandes difficultés de la philosophie du langage. Depuis les années soixante la linguistique suit l’universalisme qui dit que toutes les langues possèdent les mêmes paramètres universels. Les différences entre les langues s'expliquent uniquement par l'orientation de ces paramètres, et par conséquent, chaque personne aurait la même façon de penser, chaque langue exprimerait en principe la même chose. Récemment, la linguistique a eu tendance à s’éloigner de l’universalisme et à retourner vers le structuralisme qui défend l’idée que la pensée est influencée par la langue. Cette idée a été célèbre dans les années cinquante sous le nom de „hypothèse de Sapir et Whorf“. Dans cette hypothèse on ne part pas d’une manière de penser universelle, indépendante de la langue, mais d'une importante influence de la langue sur la pensée. Dans l’entretien Souleymane Bachir Diagne discute surtout le point de vue structuraliste.

L’an dernier le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne a été désigné par le magazine Jeune Afrique parmi les 50 personnalités les plus influentes de l’Afrique. Au cours d’un entretien, le professeur à l’Université Columbia de New York est revenu sur l’idée d’une philosophie africaine.

Professeur, que doit-on comprendre par "grammaire philosophique"?

L’idée de grammaire philosophique est concept qui a été utilisé par des philosophes, des logiciens particulièrement, qui ont  cru  en la possibilité de mettre  en place une langue universelle qui serait celle par laquelle on s’entendrait tous. Le philosophe allemand Gottfried Wilhelm Leibniz, en l’occurrence, a indiqué  par cette notion que nous devrions pouvoir retrouver une grammaire universelle sous la grammaire de surface que constituent nos différentes langues. J’ai appelé ce projet là un projet humaniste même s’il est utopique.

Sur cette même lancée,  vous avez appelé à "philosopher en langues"

Oui, philosopher en langues est une expression qu’utilise Barbara Cassin, une philosophe française très célèbre. L’idée c’est qu’il faut entamer l’entreprise philosophique à partir de la pluralité de nos langues empiriques. Il faut se rendre compte que lorsqu’on philosophe on parle une langue parmi d’autres langues. Cela revient donc à se demander ce que donnerait ce que l’on dit si on le  transférait dans une autre langue. Ce transfert est-il possible ? Ne rencontre-t-on pas de l’intraduisibilité ? Qu’est-ce que cela m’enseigne du problème et de ma propre langue ? C’est un peu autour de ces questions que repose l’entreprise de philosopher en langues dans laquelle je me reconnais.

On peut supposer donc tout le défi en la matière. Avez-vous des exemples où la traduction peut s’avérer problématique ?

Prenons à titre d’exemple les langues zéro copule. Dans ces langues, les fonctions du verbe "être" tel que nous le connaissons en français ou en anglais ne jouent pas le même rôle. Considérons donc le fameux énoncé de Descartes "je pense, donc je suis". Il suppose que l’on puisse utiliser le verbe être de manière absolu. Cela dit "je suis" est l’équivalent de j’existe. Or vous avez des langues où l’énoncé "je suis" admets une suite : vous êtes qui, vous êtes quoi vous êtes comment ?  

Voilà ce que la diversité des langues nous enseigne sur la nature des problèmes tels que nous les posons d’une part, et d’autre part sur la nature de nos argumentations philosophiques. C’est pourquoi il est bon que le philosophe sache plusieurs langues et sache transférer aussi les problèmes d’une langue à une autre. Il est donc amené à penser entre les langues. C’est dans cette lancée que s’inscrit donc le projet de philosopher en langues.

Professeur et philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne
Souleymane Bachir Diagne

Vous n’avez pas encore fait mention de la culture. Pourtant les langues sont aussi portées par la culture ?

Tout à fait. Je pars des langues parce que ce qui m’intéresse, c’est la traduction. Mais j’ai bien le sentiment que derrière la langue se profile toute la culture. La langue ne pourrait se concevoir sans l’arrière-fond de toute la culture dont elle est l’expression. Et donc, si je me focalise sur les langues, c’est pour m’étendre sur un aspect de la culture, où d’une certaine façon toute la culture se retrouve.

En Afrique, les philosophes produisent des œuvres dans des langues qui ne sont pas les leurs. Comment comprenez-vous cette sorte  de tradition de la traduction ?

Il est très bien de se soulever cette problématique. Kwasi Wirédou, philosophe ghanéen, estime qu’il serait temps pour les Africains de philosopher dans leurs propres langues. C’est une tâche dans laquelle je me suis aussi engagé.

En 2013, par exemple, sous la coordination d’un de mes anciens étudiants, un livre intitulé "Listening to Ourselves: A Multilingual Anthology of African Philosophy" est paru. Dans cet ouvrage, des philosophes africains installés aux Etats-Unis ont produit des textes philosophiques dans leurs langues avec une traduction en anglais en vis-à-vis. Le principe était que nous ne traduisions pas nos propres textes. Nous avons donc laissé le soin à des personnes qui connaissaient nos langues et qui pouvaient les rendre en Anglais. Et  je me suis aperçu, lorsque j’ai lu les traductions, qu’ils ont pensé dans une autre langue autre que l’anglais.

C’est un aspect d’écrire dans nos langues, qui doivent devenir des langues des sciences, de la littérature et de la philosophie. Par ailleurs également, il faudrait parvenir à traduire les grandes œuvres dans nos langues. D’ailleurs, en réfléchissant bien à l’histoire de la philosophie, on se rend compte que des langues sont devenues des langues de la philosophie après avoir reçu des traductions. Cela a été le cas du latin en recevant la philosophie grecque, puis en la traduisant. Cela a été aussi le cas pour l’Arabe après avoir reçu la philosophie grecque.

Cela a été aussi le cas en Afrique car  il faut bien rappeler qu’on ne commence pas tout à zéro. Dans des grands centres comme Tombouctou, l’enseignement de la philosophie se faisait, en particulier celle d’Aristote. Cheikh Anta Diop a rappelé qu’à Tombouctou se tenaient des cours et des traductions sur les analytiques d’Aristote. Donc, on peut parfaitement imaginer que les personnes qui dispensaient ces cours donnaient des explications dans leurs langues indigènes sur ces textes.

Mais l’Afrique, c’est aussi une culture de l’oralité. Alors comment incluez-vous cet aspect dans votre approche ?

Notre pratique actuelle est celle de l’écriture.  C’est vrai que l’oralité a sa propre logique. Il y a une raison orale. Un terme que j’emprunte à mon compatriote Mamoussé Diagne qui a écrit un très bon livre intitulé "Critique de la raison orale". Mais il faut aussi arrêter de penser que l’Afrique, c’est toujours l’oralité. Nous ne sommes pas mariés avec l’oralité.

Il n’y a aucune raison pour laquelle les cultures africaines seraient par essence éternellement orales. Aujourd’hui, l’entreprise philosophique est une entreprise écrite. Nous avons traduit l’essentiel de nos traditions orales dans la vie nouvelle qu’offre l’écriture. Cependant il n’est pas vrai que l’oralité  par nature soit le contraire de l’esprit critique.