05/07/2016
Traduit par Konstantin Meisel

La réalisatrice Rama Thiaw évoque le role du groupe de rap sénégalais Keur Gui dans son documentaire "The revolution won't be televised". Ce faisant, elle explique le changement politique au Sénégal, l'importance d'une société civile active et les limites des mouvements contestaires en Afrique.

 

Ils ne se revendiquent pas de la société civile, mais se définissent plutôt comme un « mouvement social ».

Le plus « vieux » d’entre eux, c’est le sénégalais Aliou Sane, journaliste, 34 ans, membre fondateur du mouvement « Y en Marre » en 2011. Il y a aussi Smockey, de son vrai nom, Serge Bambara, un musicien du Burkina Faso. Lui et ses camarades ont initié le « Balai citoyen », dont on connaît le rôle crucial pour « balayé » Blaise Compaoré. Floribert Anzuluni du mouvement « Filimbi », en RDC et, enfin, Didier Lalaye, du mouvement« Iyina », le dernier né dans cette contestation d’un nouveau genre, défie Idriss Deby au pouvoir depuis 26 ans.

Les quatre militants ont profité de la formidable tribune offerte par cette invitation au Parlement européen pour expliquer leurs combats, leurs stratégies, leurs espoirs. Lors d’une conférence organisée par l’ULB, les militants ont échangé avec un public apparemment conquis. Etudiants, professeurs, des membres de la diaspora  africaine , tous voulaient comprendre « le phénomène ».

D’abord, un dénominateur commun à tous les quatre : la jeunesse. Ils ont en moyenne 30 ans. Un franc-parler. Ils sont directs, sans être crus. Forts et fragiles. Ont-ils peur face à la violence de la répression aux pays des satrapes ? « Oui, mais il faut serrer les fesses et avancer », dira avec humour Smockey.

Ils se veulent proches du peuple et de ses préoccupations quotidiennes. «Idriss Deby a récupéré les intellos », accuse le leader tchadien d’Iyina. La société civile africaine en prend aussi pour son grade. C’est un terme « galvaudé » regrette le sénégalais Alioune Sane, « On dit à la société civile : sois neutre ! Or, il y a des moments où il faut prendre position », martèle Y’en a Marre.

Même méfiance envers les partis politiques. Non seulement dans les partis politiques les risques de récupération sont énormes, mais surtout, les partis sont gangrénés par les luttes intestines et les renouvellements des instances. Chacun veut se positionner pour avoir une place.

Tous sont convaincus qu’il faut renouveler la classe politique. Pour cela, pousser les jeunes à s’engager non pas en brûlant les pneus dans les rues, mais par le vote. « La meilleure manière de se battre c’est de voter, de sanctionner les dirigeants», faire émerger une nouvelle classe politique engagée vraiment dans le changement, affirme Aliou Sane de Y’ en a marre. Et son ami du Burkina Faso de tempérer. Voter ne suffit pas. Il faut « voter et rester ». Surveiller le scrutin. Puis rester alors dans un rôle de « veilleur», explique Smockey du Balai citoyen.

Contre la violence

Même si tous ces militants sont en lutte contre des systèmes répressifs dans leur pays, aucun ne prône la violence. Mais ce n’est pas par manque de courage. D’après eux, face à la violence pratiquée par ces pouvoirs, on ne peut pas gagner. «  C’est une question de rapport de force, ces régimes sont organisés, ils ont plus de moyens, s’ils ont un prétexte, ce sera un carnage », prévient le Burkinabé.

Il faut user ces régimes-là, se créer des alliés, par exemple au sein des forces de l’ordre. Mais toujours avec des manières pacifiques qui ont fait leurs preuves.

C’est le système de Gandhi. « Si les militaires sont capables de tuer des gens sans armes qu’en sera-t-il s’ils sont armés », s’interroge le leader du Balai citoyen. Pour lui, il ne faut surtout pas donner aux forces de répression l’occasion de dire que c’est de « la légitime défense. » Il faut qu’ils soient vus comme ils sont : des hommes qui font tout pour garder le pouvoir,   a lancé Smocky lors d’une conférence à l’ULB, organisée toujours dans la foulée de la semaine africaine au Parlement européen.

La non-violence reste donc leur crédo. S’il le faut, rebrousser chemin. Résister. Durer. Ainsi, face à un système très violent, répressif en RDC, Anzulini et une partie des leaders du mouvement ont choisi l’exil .

Mais de là, Filimbi s’est restructuré, a adapté des stratégies et continue le combat.

Le combat de ces militants semble porter des fruits. Au Sénégal, Y’en a Marre a joué un grand rôle pour empêcher Abdoulaye Wade de « tripatouiller » la Constitution. Blaise Compaoré a été balayé…

La force de ces mouvements tient d’abord dans leur proximité avec la jeunesse. Ces militants savent parler aux jeunes. Dans ses mots. Smockey reconnaît qu’il utilise l’art, la musique comme un hameçon. « Nos concerts sont des véritables meetings », dit-il. La musique d’après l’artiste permet également de passer des messages forts, mais pacifiquement.

L’autre trait commun à ces grands mobilisateurs citoyens, leur familiarité avec les nouvelles technologies, les SMS, et autres réseaux sociaux. Mais surtout, ils ne se définissent pas comme des « théoriciens » du changement. « Nous mettons les mains dans le cambouis pour chambouler la machine politique», disent-ils en choeur.

Interrogés sur la situation burundaise, où une jeunesse s’était également levée pour dire non au troisième mandat, les militants sont unanimes pour dire que  personne ne pourra libérer les Burundais à leur place. «  Il n’y a que le peuple burundais qui peut mettre fin à ce régime de répression en étant organisé, stratégique et patient ».

Que gardent-ils de cette semaine africaine au Parlement européen. Tous soulignent que cette rencontre leur a permis d’expliquer leur combat, mais aussi de renforcer leurs liens, leurs alliances. « On partage, fait des mises à jour de nos expériences, on n’en sort plus fort », conclut le leader du Balai citoyen.

Article réalisé en collaboration avec Infos Grands, VITA/Afronline (Italie)